J’ai écrit ces lignes de Grèce – sollicité par l’1dex – pour ainsi dire de l’autre côté du Styx, Inferno. C’est là que les Européens ont choisi de reléguer le pays depuis que ce dernier fait mine de ne plus vouloir rembourser ses dettes. Péché d’argent est mortel. A Athènes, dans une libraire du Lycabette, je déniche une antique monographie du professeur Henri Sensine : “Dans la lumière de la Grèce”. Je marchande le prix. Le bouquiniste désabusé lâche: “De toute façon, la Grèce est foutue, donnez-moi ce que vous voulez…” Et il ajoute: “Il y a longtemps qu’il n’y a plus de lumière ici…”
Etrange sensation que de se retrouver dans un pays mis au ban de la communauté et que les dirigeants furieux de l’Europe fustigent à longueur de sommet l’appelant à plus de rigueur, de discipline et de constance dans l’effort.
Qui parcourt la Grèce découvrira que tout espoir n’est pas perdu et qu’un peuple charmant et estimable renouvelle la tradition de l’hospitalité. Rien à voir avec le tableau apocalyptique que l’on nous décrit chaque jour. Rien de comparable avec la guerre de Troie et les combats singuliers et formidables des dieux et des héros pour reprendre la belle Hélène.
Où est la lumière? Qui dira demain ce qu’il faut comprendre de ce monde bousculé, mondialisé qui fait qu’un euro mal dépensé à Athènes peut provoquer une tempête financière à Berlin et à Paris. Les médias se sont longtemps décrétés garants de la raison à même de décrypter les hommes et les choses. Mais la lumière est-elle encore sur le monde des médias? Et les journalistes en sont-ils encore les dépositaires, eux que le bouche-à-oreille des réseaux rend si souvent minoritaires et dérisoires?
Péché d’orgueil, péché d’ubris, j’ose quelques idées, au risque de voir les serpents de Lacoon surgir de la mer.
Je crois encore au bon sens – la chose du monde la mieux partagée selon Descartes – et au métier de quelques-uns qui font profession de distinguer le vrai du faux avec courage et honnêteté. Bien sûr l’internet a brisé la parole unique et multiplié les lieux du pouvoir. Impossible désormais de décréter que l’on est la source indépassable de la connaissance. Le partage du savoir a engendré une démocratie de la communication avec ses forces et ses faiblesses. Tout le monde s’exprime, sur tout et n’importe quoi. Tout le monde s’exprime et personne ne peut revendiquer l’absolue exception. Je m’en réjouis.
L’avenir appartient peut-être à l’intelligence collective, donc à la force de mythes fondateurs. Des histoires fortes, vécues ou imaginées, dont le récit – la relation disait-on autrefois – enrichit, fait du bien. C’est la révolution en marche, celle de l’expression libérée qui veut que nous connaissions tous un petit bout de l’histoire et que nous avons droit à la dire. Le combat du bien contre le mal, de la clarté contre le flou, de la vérité contre le mensonge est à nouveau le souci possible de tous. Nous sommes tous des élus, appelés à dissiper le Chaos. Nous sommes tous une part de la lumière céleste, poussière d’étoiles, stars de quelques heures ou plus, si entente.
Me voilà partagé entre la célébration de la parole libérée, le droit accordé à tout le monde de s’exprimer sur tout et sur rien, et la réserve de bon aloi que j’apprécie volontiers chez quelques oracles et pythies dont je reconnais le parler futur, le parler vrai. Il n’y a pas lieu pour les journalistes et les médias traditionnels de revendiquer un territoire réservé ou de se replier sur leur quant-à-soi. La bouderie d’Achille fait jaser mais elle a une fin. C’est en participant à la bataille que les héros s’affirment, existent et gagnent une renommée éternelle, ou se vengent.
Le pouvoir appartient-il donc au nombre plutôt qu’à quelques-uns? Bien sûr. Je vous rappelle que j’écris de Grèce et que je ne saurais oublier que c’est là qu’est né le concept – à défaut de la réalité – de démocratie. Voilà qu’Apollon gagne à nouveau sur Dionysos. Mais l’intellect ne ne permet de comprendre que 50% des choses disait Jung, il y a place pour le sentiment.
Ce qui est en jeu, c’est la diversité d’opinion. De ce point de vue, internet a ouvert les portes d’un nouvel Elysée qui abjecte viscéralement la pensée unique. En revanche, nous aurons toujours besoin d’experts reconnus car sachant trier le vrai du faux, soucieux du bien commun et non mus par des intérêts partisans. La médiation a un avenir mais la route est longue. Un rôle retrouvé à la mesure des journalistes?