Eva: l’horrifique accent

C’est le papier le plus effroyable au sens propre du terme qu’il m’ait été donné de lire depuis plusieurs années dans la presse française. Lire n’est pas le bon terme puisqu’il est illisible, son auteur, Patrick Besson,  s’étant ingénié, amusé sans doute, dans le magazine Le Point à transcrire dans un discours fictif l’accent nordique d’Eva Joly, candidate d’Europe Ecologie-Les Verts à la Présidentielle française. Il en est résulté une chronique, titrée “Zalut la Vranze!” , assemblage de phrases imprononçables et de mots volontairement déformés, propre à ridiculiser l’écologiste et une hypothétique arrivée au pouvoir suprême d’une femme qui ferait entendre un tel accent. “Les bremières técisions que che prends ce chour sont les suifantes, che fous temante te bien m’écouder barce que chai horreur te me rébéder…”

L’accent… L’horrifique accent. Une tare, une incongruité, le signe assourdissant qui disqualifierait la candidate et lui dénierait toute prétention à concourir à un poste en vue, car elle mâtinerait trop son français de chuintantes.  Que peut-on déduire de ce méchant exercice,  empreint d’une xénophobie crasse? Que la France peine avec la différence, qu’elle n’imagine pas une immigrée, bi-nationale, la présider? Je me refuse à généraliser. Pourtant le magazine l’a publié, sans état d’âme.

Et je me souviens d’une cérémonie officielle de remise de prix du cinéma à Paris où un haut fonctionnaire se sentit obligé de souligner en long et en large l’accent du président de jury qui se trouvait être canadien.

J’ai en mémoire les propos de François Fillon l’été dernier reprochant à la même Eva Joly le manque de “culture française” car elle avait dit vouloir renoncer au défilé militaire du 14 juillet.

Je connais des amis agacés d’être constamment questionnés sur leur origine parce qu’ils colorient différemment les voyelles.

Etrange pays qui considère qu’on ne l’aime jamais assez mais si prompt à stigmatiser la différence.

SOS Racisme et quelques voix ont commencé à protesté (le Monde) contre l’article de Patrick Besson. Mais c’est une indignation nationale que l’on aimerait entendre.

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Monsieur le Président…

         Il est des moments en télévision, plutôt rares, où l’expression d’une émotion saisit par son intensité et agit comme un révélateur du temps présent. C’était l’autre dimanche au Journal télévisé de France2. Laurent Delahousse demandait à son invité, l’ex-président de la République Valery Giscard d’Estaing, quel titre il convenait d’user en s’adressant à lui. Grand prince, le président lui laissait le choix. C’est alors qu’un autre invité présent sur le plateau, le comédien Vincent Lindon intervenait pour affirmer avec force et conviction que lui n’hésiterait pas à l’appeler “Monsieur le Président” car il jugeait que le président avait revêtu pleinement la fonction et la dignité qui l’accompagnait et que c’était plus pareil aujourd’hui, allusion à peine masquée à Nicolas Sarkozy:  ”Moi je trouve ça très agréable de vous appeler Monsieur le Président, je vous le dis parce que par les temps qui courent et comme la fonction n’est pas toujours aussi chic qu’elle devrait l’être, c’est une obligation d’appeler un président de la République M. le président alors que vous c’est un désir, c’est un souhait et c’est très agréable. Une façon de représenter l’Etat, d’être un homme d’Etat. Il y en a eu, je trouve que la fonction est de plus en plus bafouée donc je suis content de vous dire bonsoir Monsieur le président”.

On apprenait au passage que le jeune Lindon avait admiré autrefois le jeune président et que l’admiration avait perduré au cours des années puisqu’il s’était amusé il y a tout juste 6 mois avec quelques amis à appeler tard le soir le téléphone de l’ancien président pour le seul plaisir d’entendre et de réécouter sa voix sur le répondeur du téléphone. Il osait la confidence comme preuve ultime de son admiration jubilative. Vincent Lindon en bafouillait, il disait en public ce qu’il n’avait manifestement confié qu’à ses seuls amis, lui qui n’est pas suspect de sympathies à droite.  Ses films – on se souvient de Welcome – font souvent preuve d’un engagement militant, il n’empêche, ce vieux président qu’il pouvait rencontrer enfin ranimait dans ses souvenirs une émotion retrouvée, une époque, celle d’une France plutôt heureuse de vivre.

La séquence se concluait de manière improbable avec un Giscard d’Estaing expliquant qu’il se serait volontiers représenté à l’élection présidentielle s’il avait eu 20 ans de moins – il a aujourd’hui 85 ans – pour pouvoir signer avec les Français un nouveau contrat de bonheur.

Rien à voir avec les combats actuels de la vraie campagne et l’échange sévère des arguments et des invectives. Un contrat de bonheur!

Tout cela n’est que de le spectacle de la télé. Mais la séquence est touchante de vérité et j’ai la faiblesse de croire que le prochain président de la République sera celui qui saura renouer avec le coeur des Français plus que de les convaincre qu’il est le meilleur expert et le capitaine impétueux indispensable en ses temps de crise. Celui-là ne pourra pas leur promettre le bonheur, comme Giscard d’Estaing en rêve à nouveau, c’est certain, mais il devra savoir les séduire par son écoute et les convaincre qu’il a envie de partager un bout de destin avec eux.

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Quel rôle pour les journalistes?

J’ai écrit ces lignes de Grèce – sollicité par l’1dex –  pour ainsi dire de l’autre côté du Styx, Inferno. C’est là que les Européens ont choisi de reléguer le pays depuis que ce dernier fait mine de ne plus vouloir rembourser ses dettes. Péché d’argent est mortel.  A Athènes, dans une libraire du Lycabette, je déniche une antique monographie du professeur Henri Sensine : “Dans la lumière de la Grèce”. Je marchande le prix. Le bouquiniste désabusé lâche: “De toute façon, la Grèce est foutue, donnez-moi ce que vous voulez…” Et il ajoute: “Il y a longtemps qu’il n’y a plus de lumière ici…”

Etrange sensation que de se retrouver dans un pays mis au ban de la communauté et que  les dirigeants furieux de l’Europe fustigent à longueur de sommet l’appelant à plus de rigueur, de discipline et de constance dans l’effort.

Qui parcourt la Grèce découvrira que tout espoir n’est pas perdu et qu’un peuple charmant et estimable renouvelle la tradition de l’hospitalité. Rien à voir avec le tableau apocalyptique que l’on nous décrit chaque jour. Rien de comparable avec la guerre de Troie et les combats singuliers et formidables des dieux et des héros pour reprendre la belle Hélène.

Où est la lumière? Qui dira demain ce qu’il faut comprendre de ce monde bousculé, mondialisé qui fait qu’un euro mal dépensé à Athènes peut provoquer une tempête financière à Berlin et à Paris. Les médias se sont longtemps décrétés garants de la raison à même de décrypter les hommes et les choses. Mais la lumière est-elle encore sur le monde des médias? Et les journalistes en sont-ils encore les dépositaires, eux que le bouche-à-oreille des réseaux rend si souvent minoritaires et dérisoires?

Péché d’orgueil, péché d’ubris, j’ose quelques idées, au risque de voir les serpents de Lacoon surgir de la mer.

Je crois encore au bon sens – la chose du monde la mieux partagée selon Descartes – et au métier de quelques-uns qui font profession de distinguer le vrai du faux avec courage et honnêteté. Bien sûr l’internet a brisé la parole unique et multiplié les lieux du pouvoir. Impossible désormais de décréter que l’on est la source indépassable de la connaissance.  Le partage du savoir a engendré une démocratie de la communication avec ses forces et ses faiblesses. Tout le monde s’exprime, sur tout et n’importe quoi. Tout le monde s’exprime et personne ne peut revendiquer l’absolue exception. Je m’en réjouis.

L’avenir appartient peut-être à l’intelligence collective, donc à la force de mythes fondateurs. Des histoires fortes, vécues ou imaginées, dont le récit – la relation disait-on autrefois – enrichit, fait du bien. C’est la révolution en marche, celle de l’expression libérée qui veut que nous connaissions tous un petit bout de l’histoire et que nous avons droit à la dire. Le combat du bien contre le mal, de la clarté contre le flou, de la vérité contre le mensonge est à nouveau le souci possible de tous. Nous sommes tous des élus, appelés à dissiper le Chaos. Nous sommes tous une part de la lumière céleste, poussière d’étoiles, stars de quelques heures ou plus, si entente.

Me voilà partagé entre la célébration de la parole libérée, le droit accordé à tout le monde de  s’exprimer sur tout et sur rien, et la réserve de bon aloi que j’apprécie volontiers chez quelques oracles et pythies dont je reconnais le parler futur, le parler vrai. Il n’y a pas lieu pour les journalistes et les médias traditionnels de revendiquer un territoire réservé ou de  se replier sur leur quant-à-soi. La bouderie d’Achille fait jaser mais elle a une fin. C’est en participant à la bataille que les héros s’affirment, existent et gagnent une renommée éternelle, ou se vengent.

Le pouvoir appartient-il donc au nombre plutôt qu’à quelques-uns? Bien sûr. Je vous rappelle que j’écris de Grèce et que je ne saurais oublier que c’est là qu’est né le concept – à défaut de la réalité – de démocratie. Voilà qu’Apollon gagne à nouveau sur Dionysos. Mais l’intellect ne ne permet de comprendre que 50% des choses disait Jung, il y a place pour le sentiment.

Ce qui est en jeu, c’est la diversité d’opinion. De ce point de vue, internet a ouvert les portes d’un nouvel Elysée qui abjecte viscéralement la pensée unique. En revanche, nous aurons toujours besoin d’experts reconnus car sachant trier le vrai du faux, soucieux du bien commun et non mus par des intérêts partisans. La médiation a un avenir mais la route est longue. Un rôle retrouvé à la mesure des journalistes?

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Quel avenir pour les médias?

Voici quelques réflexions sur les médias qui vivent comme chacun le sait une véritable révolution. Révolution qui voit les manières de s’informer changer complètement, les opérateurs actifs dans ce domaine se multiplier, les écrans mobiles envahir le quotidien et des journalistes dont le monopole est violemment contesté contraints de faire face au déferlement des infos et des opinions en provenance des réseaux sociaux. Martine Galland, journaliste à la Radio Suisse Romande, m’avait proposé d’en parler à la fin de l’année dernière au moment du Sommet de la Francophonie à Montreux. Le thème me passionne, je m’étais prêté au jeu. Elle a diffusé l’entretien dans l’émission Médialogues qu’elle dirige avec Alain Maillard.

A écouter sur Médialogues : Regard sur un paysage en mutation

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L’univers fertile du Centre culturel suisse de Paris

Peut-on sculpter l’espace? Question curieuse et absurde que je me posais comme un leitmotiv obsessionnel tout au long de la visite de la nouvelle exposition du Centre culturel suisse de Paris: ”Comment rester fertile ?” Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger ont créé un univers fantasmagorique, mêlant bouts de tuyaux, bouts de ficelles, fils colorés, matériaux de récup, plastic et plasma. Liquides et bulles d’air circulent dans des tubes aériens, des suspentes s’agitent en tous sens au moindre souffle créant l’illusion d’un organisme vivant. On le traverse facilement et volontiers, on se surprend à y rester longuement comme absorbé par une cellule nerveuse et intelligente.

Il y a du mobile de Calder dans tout ça, de l’étrangeté à la Giger, de la science-fiction façon Stanislas Lem. Mais les comparaisons, que l’on appelle pour se repérer et se rassurer, sont réductrices et ne disent rien de l’art original et fort de ce couple venu de la Suisse alémanique. Je ne suis pas un aficionado de l’art contemporain à tout prix ni un amateur maso de l’abscons, mais j’ai été saisi par l’ambiance poétique et magnifique de cette construction faite d’enchevêtrements savants et de connexions hasardeuses. Je ne serais pas étonné que nous retrouvions des images similaires si nous observions au microscope quelque étrange micro-organisme.

Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger me diront plus tard qu’ils ont consulté des scientifiques sur le dessin du vivant. Gerda Steiner et Jörg Steiner sont sans doute les artistes Suisses qui exposent le plus dans le monde. Ce sont des stars dans leur domaine. Et quand on leur dit que nous avons aimé leur travail, ils vous écoutent avec des grands yeux d’enfants heureux et ils vous racontent leur vie et vous présentent leurs frères et soeurs, toute leur famille venue exprès de Suisse pour fêter la “naissance” d’une nouvelle oeuvre. Le public suisse ne les connaît pas beaucoup. Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser, les directeurs du Centre, eux les connaissent bien, cela faisait longtemps qu’ils espéraient les accueillir à Paris. Ils les ont convaincus de faire une halte dans leur périple autour de la planète.

C’est le moment de dire tout le bien que je pense de cette nouvelle direction. Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser sont en train de faire renaître le Centre culturel suisse de Paris. Ils n’éprouvent pas le besoin de choquer ni de faire de l’esbrouffe.  Ils avancent modestes mais résolus, sûrs de leurs choix. Ils exposent, ils invitent au débat, ils convoquent tour à tour musiciens, chanteurs, dramatures, cinéastes dans leur salle de spectacle. Ils ont ouvert une librairie magnifique. Ils multiplient les partenariats. La radio et la télévision suisses s’y pressent pour y enregistrer des émissions.

On avait un peu oublié Poussepin, la grande aventure de sa création (Jacques Pilet), l’expo scandaleuse (Thomas Hirschhorn).  Il est temps de retourner rue des Francs-Bourgesois. La petite entrée reste toujours un peu cachée mais l’agacement qui me gagnait autrefois devant tant de discrétion et le risque que les Parisiens ne passent sans rien voir, m’indifère désormais car je sais que j’y trouve de nouveaux éblouissements et que le bouche à oreille fonctionne merveilleusement.

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Viviane Reding, le cri du coeur

Elle répond avec application, déroule sa déclaration telle qu’elle avait été préparée, déjà dite et redite et sans doute soupesée. Et soudain, voilà que l’émotion prend le dessus, qu’elle s’anime, s’agite et sort un “Stop!” sonore et définitif. Le souffle lui a manqué, trop c’est trop; c’est un cri qu’elle a émis. Le bouillonnement des sentiments et des convictions tout à coup réduit au primordial,  le discours réduit à l’extrême: Stop!  

C’était Viviane Reding ce mardi à Bruxelles. Devant la caméra de France2. Un peu avant, devant la prese, elle avait déjà dit son fait à la France : les discriminations sur des bases ethniques ou raciales n’ont pas de place en Europe, c’est incompatible avec les valeurs sur lesquelles s’est créé l’Union européenne.  

C’est le feuilleton de la semaine. La Commissaire européenne, responsable de la Justice, a mis Nicolas Sarkozy dans une colère noire avec ses déclarations. Bien sûr le président français a focalisé sur l’allusion trop directe de la commissaire européenne à la seconde Guerre mondiale et à la politique de l’Allemagne nazie et on a beaucoup commenté la comparaison: avait-elle raison ou non de faire le rapprochement? Devait-elle faire la leçon à la France quand l’Europe met si peu d’énergie à résoudre la question des Roms? Pouvait-elle s’immiscer dans les affaires intérieures d’un pays, qui plus est la patrie des droits de l’homme?

Au fond, elle y a répondu elle-même, elle s’est excusée. Mais on a oublié l’essentiel: la scène initiale, l’injonction, le cri du coeur, le stop! qui s’impose et déborde toute convention diplomatique. Pour une fois, c’est autant la forme plus que le fond qui méritent d’être retenus. Avec ce cri, Viviane Reding a rappelé l’essentiel, la vigilance dont doit faire preuve l’Europe quand ses membres s’égarent dans des politiques ambigües et discriminatoires, elle s’est imposée comme l’une des consciences morales du moment.

L’Europe ne s’est pas construite ni ne se développera pas à coup de directives et de réglementations. L’Europe, c’est le projet de communautés unies par les mêmes valeurs de justice, de liberté et de respect des diversités. Emmanuel Todd regrettait il y a 10 jours sur France Inter qu’il y ait si peu de voix qui protestent et s’élèvent dans ces temps troublés. Voilà que l’exemple vient de Bruxelles plus que de Paris.

Viviane Reding: « Je suis très en colère, il s’agit des valeurs fondamentales sur lesquelles depuis la deuxième guerre mondiale, on a construit notre Europe : plus de déportations en masse, on n’expulse pas un groupe ethnique ou un groupe racial, demain peut-être un groupe religieux, ou que sais-je, ça . ne . va . pas. Stop ! ».

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3D l’intelligence en radio

Je me suis arrêté l’autre dimanche matin au Théâtre du Rond-Point qui accueillait la nouvelle émission de Stéphane Paoli, 3D (France Inter de 12h05 à 14h). Hormis une réserve sur le titre, concession à une sorte de modernité absolue -tout est désormais 3D – ce fut un bonheur de se plonger dans une réflexion forte à l’heure de la rentrée sociale et de ses batailles partisanes.

Stéphane Paoli interroge les valeurs de la République. Comment se définissent-elles concrètement aujourd’hui? Sont-elles menacées? Agissent-elles encore comme ferments de la nation?  Inspirent-elles?  Liberté, égalité, fraternité… tout cela est-il encore audible ? Vaste programme mais l’émission se veut ambitieuse et Stéphane Paoli renvendique le droit à l’expérimentation. Et il a raison. Je dirais même que c’est le droit à l’intelligence en radio tout simplement.

Parmi les invités, Emmanuel Todd, l’historien et anthropologue des idéologies. Dont j’ai retenu ceci: le totalitarisme n’est jamais le seul fait d’une minorité, habile dans la manipulation et le crime, mais la conséquence certaine de la mollesse et de la lâcheté de tous. La réflexion sonne comme une alerte au moment ou le Président, pourtant garant du respect de la Constitution, lance et nourrit une compagne contre tout un peuple, les Roms.

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